Un grand pays qui pense petit

Un grand pays qui pense petit

La Colombie est un grand pays, avec près de 50 millions d’habitants et un territoire deux fois plus grand que la France. Son économie est la 4ème plus importante d’Amérique latine. Pourtant certains paramètres, qui semblent anodins, l’empêche de voir en grand.

C’est surtout vrai pour les citoyens et entrepreneurs lambda. Ce sont des termes de langages qui poussent à rester modeste, modéré et par extension à penser petit.

Les mots en –ito –ita

 

La langue espagnole permet de tout réduire, de forme assez mignonne. On ne boit pas un café ou une bière mais on va boire un cafecito, una cervecita. Pour manger, on prendra un petit quelque chose, comer alguito. On ne part pas en balade, mais plutôt de paseito.

Cette manière de s’exprimer tend à tout minimiser. Les projets commerciaux deviennent rapidement des petits locaux (tienditas) ou petits bars (barcitos). Pour obtenir un rendez-vous, on lance un petit coup de fil (llamadita) pour se voir dans un petit moment (ahorita).

C’est une jolie forme de parler, douce, amicale, mais c’est aussi une manière de réduire l’engagement personnel. De cette manière, on ne se compromet pas trop pour ne pas espérer de grands résultats, ni de grandes déceptions.

Lire aussi : Être étranger en Colombie

 

Tout coûte des millions

 

Le peso colombien (COP) étant ce qu’il est, la comptabilité entre tout de suite dans les chiffres astronomiques. Cela semble impressionnant de signer un contrat pour dix millions de pesos. Mais ça l’est encore plus quand on décide de monter une boulangerie-pâtisserie pour un budget qui atteindra les cent quatre-vingt millions. Peut-être qu’il faudra emprunter de l’argent et payer des intérêts mensuels d’un million cinq cent mille pesos.

On peut facilement perdre la notion des montants. Soit tout peut paraître cher, soit au contraire on ne fait plus la différence et ainsi quelques millions de plus ou de moins ne change rien.

Dans ce cas-là, continuer à penser en Euros est une bonne alternative. Ça permet de garder de bonnes perspectives sur le budget qu’on estime pouvoir mettre.

Le gouvernement colombien étudie la possibilité de retirer 3 zéros à sa monnaie. C’est notamment la raison pour laquelle les nouveaux billets de banque indiquent les milliers en lettres et non-plus en chiffres. La population peut s’y habituer peu à peu. Le but, entre autres, est justement de faciliter les registres de comptes d’entreprises, les prix en épiceries ou restaurants. Certains d’ailleurs ne s’encombrent plus et indiquent $5 au lieu de 5.000. En espérant que les prix du marché n’augmentent pas d’un coup en arrondissant les prix vers le haut, cela changera la perspective sur la monnaie. D’autres pays sont passés par là, comme l’Argentine en 1991 et le Mexique et Brésil en 1994.

 

Un billón n’est pas un milliard

 

Il y a une confusion avec les grands chiffres et la majorité des gens se trompent, toutes nationalités confondues. Le français, l’espagnol et l’anglais ont des termes similaires mais qui peuvent avoir 1000 unités de différence.

 

FR ES EN
1’000’000 Un million Un millón One million
1’000’000’000 Un milliard Mil millones One billion
1’000’000’000’000 Un billion Un billón One trillion

 

Par exemple, le budget 2018 pour le secteur de la défense en Colombie est de 32,4 billones. C’est-à-dire 32’400’000’000’000 ou 32’400 milliards de pesos.

 

Traduire et convertir

 

Pour un investisseur ou entrepreneur européen, il est parfois bon de revenir sur des bases qu’il maitrise. En général, il est fortement conseillé de s’adapter au pays, de connaître les codes, de penser dans la langue locale mais il y a des exceptions.

Quand on investit dans l’immobilier par exemple, recevoir un loyer d’un million et demi parait beaucoup mais 425 Euros beaucoup moins. Est-ce que le capital nécessaire à l’achat est raisonnable et approprié par rapport aux gains ?

La création d’une page internet est très variable aussi. Est-ce justifié par exemple de payer 3.5 millions de pesos, ce qui représente quand même 1’000 Euros ?

Bref, traduire dans sa langue et convertir dans sa monnaie est un exercice parfois nécessaire.

Lire : Conseils pratiques pour monter un business en Colombie

 

Des raisons mineures

 

Les facteurs que je cite sont anodins face aux autres problèmes qui immobilisent la Colombie. Bien sûr la corruption, l’éducation payante et hors de prix, le réseau de transport déficient, les inégalités, les impôts démesurés sont les réels problèmes qui l’empêchent d’avancer. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler dans d’autres articles, notamment sur le futur du pays que je vous invite à lire aussi. Mais le citoyen lambda ne va pas résoudre ces problèmes immédiatement, cela va prendre encore du temps.

Lire : Le futur de la Colombie

 

Le but ici est de pointer du doigt les petits détails du quotidien. Nous créons et faisons évoluer la langue pour qu’elle nous ressemble, qu’elle reflète notre vie et attitude. L’espagnol colombien peut être vague ou précis, à vous de jongler avec les mots pour montrer votre intention. Si on vous répond que le service que vous voulez coûte un milloncito et sera livré ahorita, ne soyez pas exigeant. Ça sera inutile de vous plaindre de retard ou de prix supérieur à celui annoncé.

 

Autant les mots que les actes doivent refléter votre intention. Si votre projet est sur du long terme, donnez-vous les moyens et faite que ça se sache.

5 Replies to “Un grand pays qui pense petit”

  1. Je trouve bien au contraire, que cette tendance au diminutif généralisé donne beaucoup de charme, par rapport à notre culture française, plutôt anguleuse, et assez imprégnée de fierté mal placée, d’esprit de sérieux et de suffisance. Pour moi, ce fut plutôt un vent de fraîcheur !
    Le fait que ça soit petit ne va pas dire que ce sera moins bien ou qu’il y aura moins de valeur… comme on envisage l’action sous un angle de modestie et de simplicité, ça va rendre sa réalisation beaucoup plus facile. Finies les prises de têtes à base d’emphase et de je veux péter plus haut que toi…Ok, c’est un petit café, mais c’est un moment de convivialité véritable et authentique.
    Diminuer comme ça les mots, c’est une manière de s’exprimer en faisant des clins d’œil : aux gens et à la vie, en général.
    Les Colombiens sont des gens qui savent apprécier la vie simplement et se réjouir spontanément. Ils ne sont carrément pas avares de sourires ! Difficile de dire pareil en France.
    Peut-être ont-ils un sens plus concret des affaires. En tout cas ils ont une expérience du vivre ensemble qui est plus intense que chez nous, je trouve. Et avoir l’habitude de vivre ensemble, ça signifie avoir un relationnel correct, qui permet d’établir efficacement des liens et donc de se lier en affaires. En plus, c’est oublier une grande majorité qui n’a pas de gros capital à disposition. J’ai connu des gens qui travaillaient dur « juste » pour acquérir un petit local et ouvrir une tienda (ou plutôt une tiendita !) dans un quartier très populaire : je ne les ai jamais entendu pérorer sur leurs affaires, et ça ne les a pas empêché d’y arriver.
    J’irai même plus loin…Je dirais qu’aujourd’hui, c’est cool d’avoir des gens qui ne pensent pas qu’à faire des affaires, en mode froid, décidé, arrogant…et qui prennent avant tout, le temps de vivre. Et ça a un pur fond de noblesse, si tu y réfléchis bien. Et c’est ça les Colombiens : des gens qui ne peuvent pas s’empêcher de vivre, avant tout ! (pas comme nous…)
    Je dirais également, qu’avec des citoyens terrestres qui sont en moyenne à plus d’1 planète par an en consommation de ressources, c’est plutôt bien d’avoir des gens qui investissent plus dans la relation humaine que le profit à court terme pour nourrir la délétère croissance…
    De la part de quelqu’un qui a beaucoup apprécier séjourner en Colombie.

    1. Merci Florent pour ton commentaire.
      Merci aussi d’avoir détaillé ton point de vue.
      Effectivement, la course aux profits n’est pas la solution, ni pour la planète, ni pour les êtres humains en général qui perdent leurs vies à courir après les futilités matérielles.
      J’aime beaucoup l’amabilité des colombiens et les formes de politesse qu’ils utilisent fréquemment avec tout le monde. C’est bien plus agréable que de vouloir pêter plus haut, comme tu dis. Tu as raison aussi avec le peu de capital à disposition pour la majorité des habitants, ce qui limite la taille des projets.
      Je pense malgré tout qu’il est possible de maintenir cette humilité sans tout réduire. En diminuant l’engagement (par exemple on donnant un délai de livraison en disant “ahorita”), on crée aussi de la frustration et le découragement à l’entreprise. Pendant ce temps, la classe aisée continue de s’accaparer les richesses.
      Qu’en penses-tu?

    1. C’est être plus précis, millar (ES) c’est millier (FR). Mais effectivement, ca rajoute à la confusion. Bien qu’en Colombie je n’ai jamais entendu personne parler de um millar.

      1. En Argentine non plus. Sauf qu’ils comprennent le mot, à défaut de l’utiliser. D’où de chouettes dialogues de sourds sur l’économie…

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